Flash-back sur Karine Deshayes avant la rentrée !

Karine Deshayes au café avec moi !

Avant ma rentrée 2019 qui annonce une saison plus qu’alléchante, je voulais faire un petit flash-back sur une entrevue passionnante avec la grande mezzo Karine Deshayes, qui interprétait rappelez-vous, début août, Donna Elvira dans Don Giovanni aux Chorégies d’Orange. 

C’était début août devant le Théâtre Antique, et j’ai eu la chance d’avoir pour moi seul, Karine Deshayes dans un café pendant plus d’une heure, et c’était absolument magique comme moment. Alors après avoir commandé un café et moi une orange pressée, on a commencé à discuter, et j’ai eu la chance en prime, de la tutoyer… 🙂

On dirait que chanter, pour toi, c’est comme se brosser les dents, ou faire ses lacets. Comment as-tu décidé que tu en ferais ton travail ?

J’ai toujours voulu travailler dans la musique. A 8 ans, j’ai commencé le violon, puis à quatorze ans et demi, le chant. Mes parents musiciens m’ont toujours soutenue dans mon rêve de musique, mais ils m’ont surtout demandé de poursuivre mes études « classiques ». J’ai eu mon bac Eco/Socio, puis je suis entré à La Sorbonne en licence de Musicologie tout en continuant à travailler ma voix. Je suis entrée au CNSM pour apprendre les spécificités techniques de mon instrument ; ma voix !

Justement cette voix, elle t’a menée à une carrière absolument fabuleuse. J’imagine que certains moments t’ont beaucoup marqué. Quel est ton plus beau souvenir ? 

Je n’ai pas un souvenir en particulier. Les moments les plus forts de ma carrière ont toujours été mes débuts dans une grande salle de spectacle. De chanter pour la première fois à Bastille (et j’y ai chanté je crois dans 14 ou 15 saisons depuis mes débuts en 2001), c’est presque ma deuxième maison, ou mes débuts au Metropolitan à New-York, ou au Festival de Salzbourg, c’est ça le plus marquant je crois. Ce sont ces moments qui sont les pierres angulaires de ma carrière, et surtout mes meilleurs souvenirs. Entrer sur une nouvelle scène, c’est toujours un grand moment, et un défi fort à relever, car on a pas le droit à l’erreur. En fait mes meilleurs souvenirs, c’est surtout de chanter !

Tu reprends aux Chorégies d’Orange le rôle de Donna Elvira que tu avais abordé à Bastille il y a trois ans. Comment vois-tu ce rôle ?

Donna Elvira, c’est une femme fidèle, sincère, de la bourgeoisie aristocratique. C’est aussi la seule femme légitime de Don Giovanni qui croît en des valeurs qui la dépassent. C’est aussi et surtout un rôle difficile vocalement, avec des arias qui sont d’une beauté saisissante.

Sa fidélité est pour moi très importante car je m’y retrouve un peu. En effet, j’ai la chance de travailler depuis 27 ans avec la même professeur de chant qui m’accompagne, m’aide à progresser, à aborder les rôles lorsque je me sens prête à le faire. C’est une relation qui est pour moi la définition même de fidélité, et je suis absolument ravie de reprendre ce rôle ici aux Chorégies d’Orange.

Karine Deshayes dans le Théâtre Antique d’Orange © Gaspard de Lencquesaing
Justement, ce travail des rôles, tu le fais avec cette même professeure. Mais il consiste en quoi exactement ?

Tout d’abord, elle me guide dans mes choix. Lorsque l’on me propose une prise de rôle par exemple, c’est chaque fois avec elle que je prends la décision de dire oui ou non, car c’est son oreille externe qui est le juge. Et ma maturité aussi. Donc déjà c’est le premier travail : le discernement. Ensuite, on répète, on travaille le placement de la voix, le souffle, et ensuite on cherche le plaisir dans le chant, les variations et on se fixe des objectifs. C’est absolument passionnant comme travail. Mais aussi physique. 

Tu me parlais de ta mémoire dans les coulisses. Comment on la travaille car, entre la musique, le chant, le jeu d’acteur et l’effort physique, ça doit relever du miracle ?

J’ai une mémoire de poisson rouge ! Et du coup, je dois lire, relire et rerelire toute mes notes et ma partition pour la mémoriser. Ensuite je fonctionne comme un scanner, ou une photocopieuse. J’ai toute les pages de ma partition en photo dans ma tête et elles défilent tout au long  de ma représentation. Par exemple, je sais que mon entrée sur scène c’est la page de gauche à telle ou telle mesure. Et c’est comme ça que j’apprends.

Ensuite, ce travail de répétition m’aide beaucoup pour mémoriser tout cela. Je reste tranquille la journée et je répète tout, tout le temps pour ne jamais oublier.

On sent que le chant, c’est quasiment une drogue finalement… 😮 Mais alors, qu’est-ce qui te plait le plus dans ton métier à part chanter ?
Répétition à Orange – Karine Deshayes © Gaspard de Lencquesaing

Ahah oui, depuis 2013, je crois n’avoir pris que deux ou trois semaines de vacances. Je ne peux pas ne pas chanter. Je n’ai par exemple jamais annulé de représentation d’opéra, je ne peux pas faire ça… Mais mon métier m’apporte mille autres joies. Et voyager, c’est ce qui me plait le plus. Rencontrer les nouveaux publics, faire un peu de tourisme pendant une production, c’est ça que j’aime particulièrement dans ce travail, et puis vivre de sa passion, c’est une chance inouïe, alors j’en profite en ne m’arrêtant jamais.

Et donc tu as des projets pour la suite j’imagine ? A Paris ? Pour lequel as tu le plus hâte ?

J’ai la chance d’avoir un calendrier booké pour les trois-quatre prochaines saisons, ce qui est plutôt rassurant. Et des projets supers à Paris arrivent cette année. Le 11 novembre à la nouvelle Scala (Paris), un concert de L’Instant Lyrique and friends est organisé, et j’y chanterai avec joie. Je suis très heureuse de chanter à la Philharmonie de Paris les 15 et 16 janvier pour la Damnation de Faust de Berlioz. Et puis, après j’ai plein de projets en dehors de Paris comme La Reine de Sabbat à Marseille en octobre par exemple et j’ai hâte d’y être !

Dernière question, quels conseils donnerais-tu à un/e jeune chanteur/euse 

Il faut qu’il ou elle ait conscience du travail que cela représente et du fait que ce n’est pas tout les jours faciles. C’est un travail, donc il faut le faire quoiqu’il arrive. Il ne faut pas s’éparpiller, s’y tenir et surtout être patient. 

Enfin, il faut s’entourer d’un chef de chant qui sera l’oreille externe qui dit tout. Voilà !

Inutile de vous dire, mais je vais quand même le rappeler, que Karine Deshayes a triomphé à Orange cet été. C’était pour moi un choc que de l’entendre chanter ce sublime rôle de Donna Elvira avec une telle « facilité » et maîtrise. Bravo Karine pour ce superbe parcours que tu nous offres et j’ai hâte de te retrouver cette année dans tes mille projets. Toï, Toï, Toï !