Les Troyens – Fresque inégale à la Bastille

Les Troyens à l'Opéra Bastille

Des Troyens inégaux que s’offre l’Opéra National de Paris pour fêter son anniversaire ! Quand le beau disparait peu à peu…

Les Troyens reviennent à l’Opéra Bastille pour ses trente ans. Véritable monstre sacré du compositeur qui mit près de deux ans à l’achever, ce n’est pas un « opéra facile »… Peu de « hits », long, et en français ce qui n’est pas toujours simple pour un opéra, Les Troyens, opéra que je ne connaissais que de nom est une très belle œuvre. Superbes moments d’orchestres d’une modernité étonnante, très beaux duos (surtout à Carthage), et de très belles pages pour les chœurs. Opéra en cinq actes, Les Troyens impressionne par l’étendue de son histoire. Une première partie en deux actes, consacrée à la prise de Troie puis trois actes se déroulant à Carthage.

Les Troyens à l'Opéra Bastille
La prise de Troie © Vincent Pontet / OnP

La Prise de Troie – une impressionnante réussite scénique et une Stéphanie d’Oustrac en grande forme

Dmitri Tcherniakov, brillant metteur en scène, démontre une nouvelle fois ses talents d’actualisation dans la première partie ! (ll avait savamment remonté à Garnier un Iolanta/Casse-Noisette incroyable d’imagination et d’intelligence.) Il nous plonge dans une guerre de Troie actualisée où la rue et ses dirigeants sont plongés dans les confrontations. D’un côté, une famille royale déchirée et coupée des réalités du peuple. De l’autre, des buildings en ruines et un peuple excédé par la pesante grisaille du quotidien. Les médias filment et annoncent les dernières infos de la cité et permettent au spectateur de comprendre les scènes aussi spectaculaires que terrifiantes. Chaque tableau est judicieusement accompagné de bandeaux d’informations en continue, ou de vidéos qui éclairent l’intrigue.

Stéphanie d’Oustrac © Vincent Pontet / OnP

C’est Stéphanie d’Oustrac qui habite Cassandre et livre une interprétation, parfois terrifiante, mais finalement touchante, connaissant d’avance le mal qu’encourt la cité. Se succède des scènes de chœurs, des déplacements impressionnant des décors, des images fortes (suicide de Cassandre par immolation). Stéphane Degout en Chorèbe impressionne par sa diction parfaite, sa tenue de souffle et sa puissance vocale. On n’entend pas Véronique Gens qui fait quasi office de figurante… Malheureusement, on entend trop la voix de Paata Burchuladze dont la voix semble éteinte.

La seconde partie à Carthage fait mal aux yeux, malgré un plateau vocal de talent

Après la spectaculaire prise Troie, une coupe de Champagne et un petit sandwich durant l’entracte, on déchante vite en découvrant ce qui fera office de décor unique pour les 2h30 qui suivent… Un « Centre de soins en psycho-traumatologie pour victimes de guerre ». Sorte de hall d’hôpital meublé de tables et chaises de cantine, agressant par ses couleurs criardes, la scène fait mal aux yeux. Rien ne se passe en terme de sentiments malgré un sublime duos entre Didon et Enée. Tout est fait pour agresser la vue ; des costumes aux décors tout est laid.

Les Troyens à l'Opéra Bastille
Ekaterina Semenchuk
Ekaterina Semenchuk © Vincent Pontet / OnP

Didon, reine de Carthage se voit vêtir : d’une cape violette par dessus une combinaison jaune, une hermine en papier mâché et une couronne en carton doré, par son peuple de co-patients… La scène de chasse devient un jeu de rôles où les patients internés créent des phrases avec des panneaux. Le duo d’amour entre Didon et Enée est une course poursuite entre les chaises de la cantine. Didon se suicide sans n’avoir jamais vraiment eu de regard aimant de la part d’Enée, qui erre sur scène niaisement. Elle prend des pilules, renfile son immonde costume en carton-pâte et s’adonne à un dernier jeu de « devine-tête » avant de mourir.

« Les voix nous sauvent de l’ennui visuel et de la laideur ambiante du plateau ! »

Ekaterina Semenchuk qui remplace Elina Garanča démontre encore une fois qu’elle sait user de nuances pour émouvoir le spectateur. Et ce, malgré son accoutrement qui ne la met pas du tout en valeur… Elle rayonne dans ce rôle, maitrisant à la perfection le français. Elle impressionne toujours par sa justesse d’interprétation. Brandon Jovanovich est un Enée à la fois vaillant et misérable, avec une très belle tenue de voix, sans nasalités. Il offre un personnage tout en nuances et émotions. Aude Extrémo déploie son timbre ténébreux, plus que convaincant dans le rôle d’Ana, sœur de Didon. Michèle Losier en Assagne androgyne, Christian Van Horn en Narbal et Cyrille Dubois en Lopas sont parfaits dans leurs rôles. Finalement, les voix nous sauvent de l’ennui visuel et de la laideur ambiante du plateau !

Cette production inégale scéniquement fut néanmoins une belle découverte pour ma part. Porté par un plateau vocal en grande forme, le spectacle est bel et bien au rendez-vous. Enfin, soutenu par une direction fine quoiqu’un peu stricte de Philippe Jordan, le chef d’œuvre de Berlioz reprend toute sa place à Bastille. L’intervention des chœurs dirigés par José Luis Basso est toujours juste et subtile.

Décidément, Les Troyens fêtent l’Opéra Bastille d’une étrange manière ! On se souviendra de la première partie brillamment montée par Dmitri Tcherniakov, plus que la seconde, bâclée, et laide. Petit conseil pour les metteurs en scènes qui suivront : vu que la salle est déjà; comment dire… austère; évitez d’en faire autant sur scène…

Les Troyens d’Hector Berlioz à l’Opéra Bastille – du 22 janvier au 12 février 2019

Direction : Philippe JordanMise en scène : Dmitri Tcherniakov

Avec entre autres : Stéphanie d’Oustrac, Véronique Gens, Brandon Jovanovich, Stéphane Degout, Ekaterina Semenchuk, Aude Extrémo, Michèle Losier, Christian Van Horn, Cyrille Dubois