Raphaël Pichon: le chef de l’instant présent

Après avoir eu la chance d’assister lundi soir aux derniers raccords orchestre/chœur avant la représentation du Requiem Allemand de Brahms à La Seine Musicale, j’ai rencontré Raphaël Pichon, jeune chef d’orchestre déjà parmi les grands !

C’est vers l’âge de cinq ans que le plus jeune Raphaël entre dans une école aux classes à horaires aménagées située en face de sa maison. Il y apprend le violon. Mais c’est par le chant qu’il entre vraiment dans la musique. En effet, c’est à dix ans, lorsque son professeur de chant lui propose d’intégrer pleinement la maîtrise de Versailles qu’il tombe amoureux de la musique. Ce qui l’aime le plus ; la polyphonie au sein du chœur, le son du chant sacré dans une église… Son premier concert est d’ailleurs la Passion Selon Saint-Jean de Bach !

Ce boulimique de la musique comme il me le précise s’essaye ensuite au piano, et à l’orgue tout en continuant à chanter. Il devient chanteur professionnel et en parallèle étudie la direction d’orchestre. A 21 ans, il crée un groupe de chanteurs et musiciens. C’est son premier ensemble. Il a par la suite fondé en 2006 l’Ensemble Pygmalion, l’un des orchestres d’instruments d’époque les plus reconnu depuis. Et lundi soir, à 35 ans, il s’attelait à la lourde et inspirante tâche : celui de donner au public Ein Deutsches Requiem par de jeunes artistes exclusivement. Détendu, assez impressionnant par son calme et sa gentillesse, il a accepté de répondre à quelques questions sur le coin d’un canapé, dans les superbes locaux d’Insula Orchestra !

VOici un aperçu de la discussion que j’ai eu avec lui…

Cette œuvre magique, mythique même pour moi; qu’évoque-t-elle pour toi ?

« Cette œuvre, c’est celle d’un homme, en pleine période de doutes, dans une profonde tristesse, et qui fait le choix à la fois d’innover, tout en gardant une réelle emprunte de la longue tradition luthérienne en Allemagne. C’est aussi une œuvre unique, qui prend un visage particulièrement humain ! Si bien sûr les textes sont issus de la Bible, Brahms choisi de sortir du dogme et de la norme de l’époque : UN requiem en allemand, et non en latin, qui ne suit plus la liturgie de la messe comme tous les autres requiem de l’époque. En quittant ces dogmes, et toutes les certitudes qu’ils impliquent, il laisse la place à l’humain au cœur de cette consolation. »

Pendant les dernières répétitions avant le concert, tu as demandé au chœur de s’y mettre corps et âme; qu’est-ce que cela signifie pour toi ?

Ce texte est remplie d’espérance, de doutes bien sûr mais surtout d’une profonde joie. J’ai également demandé à tous les artistes de ne pas hésiter à sourire, être quasiment dans un état de transe. Cette joie profonde découle des doutes et difficultés que l’on traverse. Il n’y a pas de vérités assénées dans cette œuvre; seulement la profonde conviction que nous serons consolés. C’est en cela que je crois que le corps seul ne peut rendre la partition toute entière. »

Travailler avec trois ensembles composés de jeunes artistes implique-t-il une approche différente, de la préparation à l’aboutissement de ce concert ?

« C’est avant tout une chance que de travailler avec ces jeunes étudiants, qui comme moi d’ailleurs approchent pour la première fois cette œuvre. Mais cela implique surtout d’être entièrement capable de comprendre l’horlogerie de la partition, de pouvoir en expliquer les moindre détails. Un orchestre plus habitué à l’œuvre, ou même à des ensembles comparables nécessite sans doute un peu moins de cette exigence. Il y a donc de nouveaux enjeux mais surtout cette chance d’apprendre en « enseignant ». Par ailleurs, il y a aussi la grande satisfaction de voir une belle progression, puisque d’évidence, et c’est normal, le point départ est légèrement plus lointain. »

Et y-a-t-il, parmi les sept dont il est composé, une partie que tu affectionnes plus particulièrement ?

« Celle-ci » me répondra-t-il ! C’est une phrase que j’ai longuement médité. Être dans l’instant présent, tout le temps. Et en posant les deux prochaines questions, je savais donc à quoi m’attendre…

Quels sont tes futurs projets ? un que tu attends plus impatiemment ?

Avec Pygmalion, l’ensemble que j’ai créé il y a maintenant 13 ans, nous partons en tournée à l’occasion d’un nouvel album Libertà. C’est un beau projet qui me tient à cœur. Il y a aussi nos débuts à New-York, ou encore mes débuts en temps que directeur du festival Mystera Pascalia en Suisse. Mais ce qui compte comme futur projet c’est avant tout celui de ce soir… »

Enfin, avant de te laisser te préparer, que dirais-tu À un jeune qui veut Découvrir la musique classique ?

« Laisse-toi surprendre. Oublie les préjugés et fonce. Ne crois pas tout ce qu’on te dit et laisse-toi glisser dedans. Il faut tenter des choses, être curieux et normalement, ça devrait bien se passer… »

Merci encore pour cette interview très inspirante. J’étais très heureux de recueillir ces propos peu avant un très beau concert ! Bravo Raphaël et Toï, Toï, Toï, pour la suite…

Raphaël Pichon © Pygmalion