Tristan und Isolde – amour impossible à Bastille

Tristan und Isolde © Vincent Pontet Tristan und Isolde © Vincent Pontet

Mieux valait être amoureux pour aborder cette œuvre totale ! Wagner déploie ici toute l’émotion et les sentiments pour vous faire tomber dans ce monde parallèle.

Mis en scène pas Peter Sellars, accompagné par de belles images vidéos de Bill Viola, l’opéra mythique de Wagner prend forme sur un plateau épuré, où l’écran occupe quasiment toute la scène.

Une mise en scène un peu passée…
Tristan und Isolde © Vincent PONTET / OnP
Tristan und Isolde © Vincent PONTET / OnP

Très belles images, esthétiques et raffinées, la mise en scène laisse un goût de périmé. Pour sa cinquième reprise ici à Bastille depuis sa création en 2005, les vidéos, certes belles semblent ne plus vraiment être dans l’air du temps. Si à l’époque, la nudité pouvait choquer dans certaines vidéos, aujourd’hui, ce procédé « crash » ne fonctionne plus vraiment. Il amuse presque tant on s’y attend. Bien que je ne sois un grand passionné de Wagner, ni un fin connaisseur de son travail, son Tristan et Isolde reste un monument. Surtout son orchestration. Ici le plateau est parfois un peu ennuyeux mais rien n’est laid. C’est déjà pas mal pour un opéra qui dure près de cinq heures…

Un couple qui ne match pas
Jessye Norman – Mild und leise wie er lächelt – Isoldes Liebestod – Herbert Von Karajan

Si Andreas Schager est un Tristan solide qu’il arrive à faire tenir durant tout l’opéra, sa voix, puissante, sa technique parfaite et son timbre assez adéquat à la partition souffre d’un jeu immobile. En effet, Andreas Schager se repose sur les vidéos en arrière plan, et n’apporte que peu d’émotions dans son jeu, dans son implication dans le rôle. Dommage quand il joue dans un des couples les plus mythiques de l’histoire de l’art, et des contes…

Martina Serafin m’a plus gêné encore. Malheureusement, si cette dernière est fortement impliquée sur scène, elle n’est pas l’Isolde wagnérienne, qui est censée donner de sa voix pour supplanter l’orchestration kubrickienne de son compositeur. En effet, les stridences, les aigus mal placés et la projection parfois douteuse rendent l’ensemble décevant. La Liebestod finale sonnera amèrement. Surtout lorsque l’on a l’enregistrement du siècle en tête. Je vous laisse le découvrir ici… (Jessye Norman et Karajan)

Des seconds rôles parfaitement distribués

On commencera par le roi Marke tenu par René Pape. Remarquable dans ce rôle, René Pape insuffle tout à son personnage. Il habite le rôle et met au service de ce dernier sa technique redoutable d’efficacité. Il met tout le monde d’accord. Matthias Goerne est moins impliqué mais donne à Kurwenal quelque chose de solaire. Sa voix parfois un peu faible n’en demeure pas moins très agréable à entendre. C’est indéniablement Ekaterina Gubanova qui remporte la palme de la perfection ! Hier soir, elle donnait envie de ne jamais se réveiller du rêve des amoureux du second acte, malgré ses supplications. En effet, sa projection et son investissement font d’elle une Brangäne touchante; parfaite.

Christa Ludwig – Einsam wachend in der Nacht – Karajan et le Philharmonique de Berlin

Son Einsam wachend in der Nacht qu’elle projette depuis les galeries est tout simplement parfait. Suppliant dans cet air les amoureux de se réveiller (étonnamment, le livret et la ligne de chant font plutôt penser à une berceuse), elle nous fait entrer dans un monde onirique et merveilleux ! Voici cet air en extrait ici chanté par Christa Ludwig et dirigé par Herbert Von Karajan (plutôt pas mal…)

Philippe Jordan a une direction précise, mais qui manque d’onirisme
Philippe Jordan © Philippe Gontier / OnP

Si les cordes de son orchestre sonnent parfaitement, une odeur de rigueur flotte dans l’air… On ne peut pas enlever à Philippe Jordan son excellence en tant que chef d’orchestre. Il sait ménager les voix, donner de la couleur à son ensemble, et restituer à la partition son entièreté. Seulement, pour Tristan und Isolde, on attend de l’orchestre des vibrations et des sons d’un autre monde. C’est peut-être beaucoup en demander mais je crois que l’œuvre elle-même en demande autant. Ça n’est pas seulement le caprice du public. Il n’en demeure pas moins que la perfection de la performance qu’il nous a été donné d’entendre depuis la fosse hier soir force le respect. Ils méritent amplement les applaudissements du public heureux de finir cet idylle.

Trailer de Tristan und Isolde – © Bill Viola – OnP 2018-2019

Musique : Richard Wagner
Mise en scène : Peter Sellars
Vidéo : Bill Viola
Direction : Philippe Jordan
Chef des chœurs : José Luis Basso

Tristan : Andreas Schager
Isolde : Martina Serafin
König Marke : René Pape
Kurwenal : Matthias Goerne
Brangäne : Ekaterina Gubanova

Du 11 septembre au 9 octobre 2018 à l’Opéra Bastille